Le "Très Vénérable"
Imaginez que vous ayez une fille de treize ans, bien élevée, vertueuse et docile. Vous apprenez qu’un personnage réputé pour être "très vénérable" en a fait sa partenaire sexuelle, la violant à de multiples reprises, pour son propre plaisir personnel – pour quoi d’autre, sinon ? On vous annonce, de surcroît, que c’est un honneur pour votre famille. Allez-vous vous prosterner devant le monstre, considérant qu’il s’agit d’un privilège, alors que votre toute jeune fille garde de cet "enseignement spécial" le souvenir d’un sévice traumatisant ?
De tels "grands maîtres" ont existé et existent encore. Et non seulement l’exemple auquel je songe – mort vers la fin du XXe siècle – est mondialement connu, mais par de tels actes, il a brisé la vie de nombreuses adolescentes, juste pour satisfaire le plus grossier des désirs : le désir charnel. Il est inutile de le nommer, car le propos n’est pas de faire un procès, mais d’ouvrir les yeux sur ces dérives qu’on a bien tort de minimiser. Ce violeur de filles était connu pour être "un maître bouddhiste hautement réalisé et très vénérable". Comment cela est-il possible ?
C’est simplement le résultat d’un concours de circonstances dont :
- une culture profondément aveugle qui normalise ce type de comportement
- une religion qui excuse et ferme les yeux sur le pire quand il s’agit d’un individu supposé avoir réalisé un "état spirituel élevé"
- l’absence de remise en question devant le poids d’une réputation fortement établie
- la crainte de s’opposer à la conviction de tous face à une telle réputation
Ainsi, ce violeur vêtu du noble habit monacal avait atteint les plus hautes maîtrises de sa tradition – des pratiques dont Bouddha n’a même pas parlé (non par secret car il n’a jamais rien caché, mais par inutilité sur la voie de l’Éveil). Ce vieux lama avait aussi développé la capacité d’indiquer sa prochaine incarnation (ce qui démontre également qu’il était en-deça des deux derniers stades d’accomplissement intérieurs puisqu’à partir des deux derniers stades d’Éveil, on ne s’incarne plus). Pour le moins, il n’avait manifestement pas atteint la maîtrise des plus basses pulsions ; la base de la base lorsqu’on souhaite cheminer sur la voie de la purification intérieure.
Quand il y a un problème à la base, il convient de le régler avant même d’envisager de construire quoi que ce soit plus haut. Qui confierait le pilotage d’un Airbus A380 à une personne ayant les deux yeux crevés, même s’il connaît mieux que quiconque le cockpit d’un tel appareil ? C’est pourtant exactement ce qu’on a fait avec cet individu, qui par ailleurs avait une épouse, ce qui est impensable pour qui est censé être moine. Je crains qu’il soit nécessaire de le rappeler : un moine représente l’exemple même du comportement juste, de la bienveillance et du détachement.
Pour la petite histoire, dans son incarnation actuelle, durant son enfance en monastère, il a lui-même subi des abus sexuels à de maintes reprises, retour karmique oblige !
Les moines et le désir charnel
Ce que Bouddha a établi
Contrairement à certaines idées reçues de certaines traditions bouddhistes, Bouddha n’a pas établi le Vinaya – le code de discipline monastique – pour les imbéciles, pour ceux qui n’ont pas assez de sagesse pour comprendre ce qui est convenable de faire ou non. Cet ensemble de règles monacales sont la base d’une vertu irréprochable, rigoureusement observée par Bouddha lui-même et ses disciples les plus éminents, sans aucune exception. Selon ce Vinaya, le simple fait d’effleurer du doigt la peau d’une femme avec une étincelle de désir constitue déjà une faute grave qui engendre une procédure compliquée et la réunion de tous les membres présents du saṃgha (la communauté des moines). C’est l’une des raisons pour lesquelles on ne serre pas la main à un moine.
Pour ce qui est de l’acte sexuel, même consenti, même bref, même buccal et même avec un homme ou un animal, cela entraîne inévitablement la perte du statut de moine à vie. C’est l’une des quatre fautes les plus graves pour un moine, avec le vol, le meurtre et – soyez bien attentifs à cette dernière – la déclaration (même indirecte, même sous-entendue) d’une réalisation spirituelle non expérimentée.
L’habit ne suffit pas à faire le moine
Dans sa vertigineuse ignorance, l’Homme trouve toujours le moyen de percevoir comme "poétique" l’exercice de ses plus bas instincts (ce qu’on présente comme "romantique" n’est que le préliminaire de l’accouplement). Le meilleur exemple est sans doute la célèbre pratique des tantras, considérée comme une pratique spirituelle. Là encore, Bouddha n’a jamais évoqué le moindre entraînement où l’accouplement pourrait s’avérer être une voie vers l’accomplissement intérieur. Il a au contraire toujours présenté cela comme l’un des principaux obstacles à la libération intérieure.
Aucune tradition n’est épargnée de représentants qui font preuve d’abus de toutes sortes (sexe, argent, pouvoir…), car tout humain, quelle que soit sa provenance et son conditionnement, s’il ne discipline pas son esprit, peut dériver vers les états mentaux les plus malsains, exactement comme un jardin peut se retrouver envahi de ronces et d’orties si on le laisse à l’abandon. Bien sûr – et fort heureusement –, il existe aussi de nombreux maîtres dans toutes traditions, bien que non éveillés, qui sont justes, sincères, et œuvrent remarquablement pour le bien et l’accomplissement intérieur de leur communauté (monastique ou laïque).
Ouvrez les yeux !
Un problème de visibilité
Vous vous demandez comment il est possible de vénérer autant des personnes qui n’ont pas encore été capables de gravir la toute première marche du long escalier vers l’Éveil ? La raison est très simple : parce que la sagesse est une chose parfaitement invisible et ce que les gens prennent pour de la sagesse sont des choses visibles !
Ce qui est confondu avec la sagesse
Voici quelques "qualités" qui sont bien souvent et à tort prises pour de la sagesse :
| Charisme | On a vite fait de se laisser fasciner par la force de présence qu’impose une personne. Beaucoup de politiciens sont dans ce cas. |
| Malignité | Les esprits diaboliques sont les plus habiles à se faire passer pour des grands maîtres. Ils se délectent de l’aveuglement des autres. Non, n’est pas sage qui répond de manière rusée aux questions. |
| Miracles | Quoi de plus impressionnant que les capacités extraordinaires ? Aucun pouvoir psychique n’a le moindre lien avec la sagesse : médiumnité, vision de l’avenir ou des vies passées, télépathie, sortie hors du corps, absorptions extatiques ou même la capacité de voler dans le ciel ou de créer du feu de ses mains. Beaucoup de sorciers maléfiques ont certains de ces pouvoirs. |
| Érudition | En dehors d’une importante quantité de connaissances intellectuelles, qu’est-ce que l’érudition ? Beaucoup de moines sont vénérés comme des illuminés uniquement pour leurs hauts diplômes d’études bouddhiques. Pourquoi alors ne pas vénérer les professeurs d’Universités ? |
| Lignée | La lignée n’est que la continuité d’une tradition, d’un enseignement, voire seulement d’un style d’enseignement ou même d’un simple nom. Souvent, seule l’enseigne demeure, à laquelle sont automatiquement associés l’esprit de la lignée, sa réputation et ses qualités. |
| Titre | Un titre n’est rien d’autre qu’une étiquette. Les sages authentiques reçoivent rarement un titre. Sélectionnez une personne de manière aléatoire. Si un organisme officiel la proclame comme "Saint", "Sainteté", "Rinpoché", "Ajahn", "Révérend", "Abbée", "Rabbin" ou "Maître", tous les croyants lui témoigneront un profond respect. |
| Apparence | Sans commentaire, n’est-ce pas ? Pourtant, on se fait tout le temps avoir par l’apparence ! Les êtres les plus dangereux et mal intentionnés ont souvent la plus belle, la plus captivante ou la plus sereine des apparences. C’est le cas de tant de gourous malsains ou de prétendus maîtres qui expérimentent une méditation profonde, mais aucune compréhension de la réalité. |
« Après autant d’ancienneté ? Quel dommage ! »
À quoi je répondais :
« Non, ce n’est pas dommage, je continue à pratiquer soigneusement la vertu, à cultiver le détachement et à développer la vigilance à l’instant présent. Ce qui est dommage, c’est ceux qui portent la robe monastique de nombreuses années, et qui ne font rien de tout cela ! »
Le cinéma autour du personnage
Quand nous parlons d’un homme ou d’une femme connu pour être "hautement réalisé" ou un "grand maître", qu’est-ce qui nous fait dire qu’il en est ainsi, sinon les médias, les livres, ce que les autres affirment ou répètent ? Même si nous le ou la rencontrons en personne, nous sommes emportés par tout le cinéma construit autour du personnage, voire par le rôle qu’il joue – consciemment ou non –, alors nous faisons comme les autres moutons ; nous avalons "le récit" sans rien remettre en question. Tout ce qui brille n’est pas or, faut-il le rappeler ?
Qu’est-ce que j’appelle "le cinéma construit autour du personnage" ? Imaginez votre premier jour dans une entreprise internationnale en tant que simple employé de bureau. Vous subissez un bizutage : on a prêté costard-cravate au portier et tous vos collègues – complices de votre bizutage – se comportent exactement comme si le portier déguisé était le PDG en personne (courbettes, respect dans la voix, crainte, yeux baissés, obéissance totale…). Pour vous il n’y a aucun doute, ce type EST le PDG de l’entreprise. S’il vous demande de lui cirer ses chaussures devant tout le monde, quand bien même cela ne fait pas partie de votre contrat, il y a fort à parier pour que vous vous exécutiez : vous ne voudriez pas faire d’histoires dès votre premier jour et vous tenez à cet emploi.
Vous aurez compris l’idée : À l’instar de ce faux PDG, nombre de "grands maîtres" sont des faux maîtres qui "bizutent" leurs disciples à vie.
Et veillez à faire attention lorsque vous pénétrez dans l’immeuble de votre bureau ; le portier est peut-être le PDG de l’entreprise déguisé en portier afin d’observer de près le comportement de ses nouveaux employés !
L’habit fait le moine, le récit fait le maître
« Mince, si j’avais su ! Le petit bateau d’à côté n’avait ni restaurant ni piscine et sa peinture n’était pas refaite à neuf, mais sa coque en bois était robuste, il aurait pu traverser la mer sans encombre et j’aurais atteint mon but. »
Le récit
Ce que nous apercevons quand nous rencontrons une personne d’une telle réputation n’est pas un être "hautement réalisé" ou un "grand maître", mais seulement une croyance créée par le mental, une image, un récit, ce que les autres en disent, et moins les gens en savent, plus ils parlent !
Mais parfois, par chance, le récit peut correspondre à la réalité !
On ne se sent pas du tout écrasé par une "prestance imposante", mais au contraire, on est on ne peut mieux à son aise, on est considéré tel qu’on est, sans la moindre trace d’évaluation. L’absence totale d’orgueil de ces êtres met ceux qui les côtoient dans une grande sérénité.
Les mauvaises excuses
Je suis triste de constater qu’au lieu de réagir fermement contre les comportements déplacés des maîtres spirituels, on tend à l’inverse de leur trouver des excuses. Les pires d’entre elles sont les suivantes :
- Lui peut se le permettre, il agit avec détachement.
- Ne juge pas, tu ne peux pas comprendre !
- Il le fait par pure compassion, c’est pour réduire leur karma.
- Il a une pleine sagesse ; il n’a plus besoin de respecter les règles.
J’espère que vous vous en doutez : aucune de ces excuses n’est valable, elles sont en net désaccord avec l’enseignement de Bouddha.
Ringardisation des valeurs saines
À notre époque où l’on cherche tant à se démarquer (tout en restant dans le troupeau !), la mode de jouer au plus malin va bon train. Sous prétexte de transcendance, on s’autorise les comportements les plus grotesques, et on invente toutes les excuses possibles pour ne pas soigner sa vertu : « Les règles sont faites pour être brisées », « Ce n’est pas à nous de suivre les préceptes, mais aux préceptes de nous suivre »… On n’hésite pas à faire passer pour ringardes les pratiques de chasteté et d’abstention de tout ce qui nuit au corps et à l’esprit. Cependant, quelles que puissent être nos croyances, ces pratiques sont la base indispensable d’un esprit noble et vénérable. Un exemple à suivre, donc.
On peut déplorer cette coutume actuelle qui, sous prétexte de tolérance, consiste à accepter pleinement les comportements déplacés et le laisser-aller (il suffit d’observer l’insolence et l’analphabétisation croissante des enfants, mais c’est là un autre débat), mais je soupçonne plutôt un moyen de minimiser – par contraste – ses propres fautes et manquements. À l’opposé, afin de garantir une communauté toujours propre et harmonieuse, Bouddha a exhorté les moines à s’inciter les uns les autres à se corriger et s’améliorer en cas de manquement. Avoir une pratique peu vertueuse ou ne serait-ce se laisser aller à la paresse était mal perçu. Aujourd’hui, c’est le fait de faire une remarque sur le comportement nuisible d’un moine qui est mal vu, cela peut même conduire en prison, comme j’en ai moi-même fait l’expérience.
Bref, rien ne vous empêche de faire briller les souliers du portier (après tout, il vous ouvre bien la porte tous les matins), mais je vous en prie, ne laissez jamais votre fille (sœur, nièce, élève…) seule avec un maître, un religieux, un renonçant, qui qu’il soit. En tout cas, il n’existe aucune raison pour que cela soit nécessaire. Et même s’il est vertueux, cela peut engendrer inutilement de la médisance, voire des conflits. D’ailleurs, d’après le Vinaya, le fait pour un moine de se retrouver un seul instant isolé avec une femme – même encore bébé ! – constitue déjà une faute "assez grave".
J’ai présenté en début d’article un exemple extrême, mais il existe tant de situations où nous pouvons nous faire rouler dans la farine en accordant une confiance aveugle envers des individus prétendus intérieurement avancés, là où il est encore plus facile d’être dupés.
Comment éviter le piège ?
Un conditionnement difficile à esquiver
Concrètement, comment ne pas tomber dans ce piège qui consiste à prendre pour des maîtres ceux qui n’en ont que la réputation ?
Malheureusement, la culture, les croyances et l’autorité (parents, professeurs, habitudes locales…) ont beaucoup plus de poids que la parole des plus sages, voire que le bon sens ! Pour cette raison, il est difficile de ne pas se faire abuser par les étiquettes, par notre perception de tout ce qui a trait à la spiritualité, dont la valeur prétendue des religieux. Néanmoins, avec une certaine dose de discernement, de vigilance et surtout de vision nue des choses, on parvient à y voir clair sur ces points.
La vision nue
La "vision nue" consiste à voir les choses telles qu’elles sont, dépourvues de toute "description". En ayant affaire à une personne, voyez-la telle qu’elle se présente, en oubliant volontairement toutes les annotation la concernant, comme son rôle, son occupation, mais aussi tout ce qui peut la décrire : ses titres, ses diplômes, ses distinctions, sa réputation, sa religion, sa lignée, ses appartenances, etc. Même si elle est très connue, faites comme si vous la découvriez à l’instant.
Dénudez-la totalement de toutes ses étiquettes possibles. Une fois votre bol mental vide de toute idée moisie, mettez-y des informations fraîches et consistantes. Voyez comment cette personne se comporte, ce qu’elle a à partager, comment elle le fait, ce qu’elle cherche à obtenir, ce qu’elle ne cherche pas à obtenir…
Cherchez à la source !
Concernant les enseignements spirituels et tout particulièrement celui de Bouddha, fiez-vous à la source ! Nous avons la chance inouïe d’accéder encore aux enseignements d’origine, il serait fou de négliger une telle opportunité. Il existe une telle variété de versions de cet enseignement, dont la majorité est si transformée, si dérivée – pour ne pas dire farfelue – qu’elle enseigne l’opposé même de ce que Bouddha a exposé.
D’ailleurs, ce que vous lisez ici n’est que "la version d’isi" du Dhamma. C’est mon point de vue d’après ma propre expérience, ma propre compréhension. Cela peut aider à élargir la vision de chacun grâce à un angle concret et contemporain, mais pour une étude précise du Dhamma, rien ne vaut la parole de Bouddha, dont les principaux discours, les suttas, et la discipline monastique, le vinaya, sont accessibles sur mon site dhammadana.org.
Le proverbe le dit bien : Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses Saints. Cela est d’autant plus valable que les "Saints" de notre propos sont bien loin d’être des saints, pour ne pas dire des "malsaints".
Conclusion
Aujourd’hui, pour trouver un grand maître digne de ce nom, il faut se lever très tôt. Et pour autant qu’il en reste, dans notre monde profondément malade, ils demeurent très discrets, dans les lieux et les apparences les plus insoupçonnées.
Ce peut être votre vieille voisine qui passe son temps à l’ombre de son cerisier, le jeune infirmier qui se préoccupe bien plus de ses patients que de son salaire ou de ses horaires, ou peut-être même l’homme qui vous tient la porte le matin quand vous arrivez sur votre lieu de travail.

