Les mauvais critères
Évalueriez-vous la sagesse d’une personne sur sa capacité à l’immobilité ? Ce serait absurde, n’est-ce pas ? Les poules peuvent demeurer parfaitement immobiles des heures durant. Certains grands sages peuvent être physiquement très dynamiques. En vous abstenant de tout jugement hâtif, vous attendrez de connaître la personne, et d’après ses comportements, réactions et paroles, vous apercevrez peut-être une certaine sagesse l’habiter — ou pas. Vous ne vous fierez certainement pas à un critère ridicule et dépourvu de sens tel que l’immobilité extérieure. C’est pourtant exactement ce que font la plupart des humains pour évaluer le degré d’utilité envers le monde d’un individu : son emploi professionnel, ou pire encore, sa "valeur" sera évaluée d’après son salaire. Cependant, combien de personnes consacrent-elles leur temps à aider les autres sans rétribution financière, et combien d’autres sont-elles payées à passer plus de la moitié de leurs "heures de travail" à bavarder, boire des cafés, s’ennuyer, rêvasser ou se distraire sur leur smartphone ?
Un conditionnement erroné
Le conditionnement général de notre monde moderne incite à percevoir comme parasite un individu parce qu’il n’exerce pas une activité rémunérée, alors qu’il est tout à fait possible qu’il aide efficacement un certain nombre de personnes de son entourage. Le meilleur exemple est sans doute le moine, qui ouvre les yeux et nettoie le mental de ceux qui veulent bien l’écouter. Quel meilleur service peut-on rendre au monde ? En outre, il prend au monde tout juste de quoi survivre. Par contre, ce même conditionnement pousse à admirer un homme jouissant d’un poste important, même s’il ne songe qu’à se remplir les poches au détriment des autres.
Ce conditionnement est une vue erronée qui culpabilise inutilement de nombreuses personnes. D’où l’importance de développer une vue correcte de la réalité et de ce fait, de sortir de tout conditionnement.
Un problème d’identité mal placée
Quand quelqu’un souhaite vous connaître, il demande rarement quel type de personne vous êtes, ni vos réalisations, ni vos goûts, mais plutôt « Que faites-vous ? / Quelle est votre profession ? » Et vous répondez « Je suis vendeur, boulanger, facteur… » et non « Je fais de la vente, du pain, de la distribution de courrier… ». Aujourd’hui, son emploi est devenu l’essence de son identité. Le perdre, cela revient en quelque sorte à perdre son identité ; on n’est plus personne – et seul un renonçant sait et accepte qu’il n’est personne !
Ainsi, quand vous déclinez votre emploi (ou pire : le fait que vous n’en ayez pas !), votre interlocuteur vous jauge ; il vous met aussitôt dans une case (on a tous tendance à faire pareil, n’est-ce pas ?) : caissier(ère) dans un supermarché ? Il pensera : « Petit cerveau pas capable de mieux se débrouiller ». Directeur(trice) du personnel dans une grande entreprise ? Il considérera que vous méritez respect et admiration, sans rien savoir de plus sur vous. Le jugement de valeur basé sur votre emploi est si ancré dans les esprits que vous n’y échapperez pas. La seule issue pour ne pas vous sentir inutilement rabaissé(e), ou selon, pour ne pas vous enorgueillir ? Ne pas vous attacher à la vision des autres. Seul compte ce que vous êtes vraiment.
Qu’est-ce que je réponds quand on me demande "ce que je fais dans la vie" ? Je ne peux pas dire que je suis ascète ; on me regarderait avec des yeux de merlan frit sans comprendre. Je ne dis pas non plus que je suis inscrit à l’aide sociale, ce qui est pourtant le cas, car c’est le seul moyen décent de survie pour un ascète seul dans un pays occidental. Si on me pose la question, je sais que c’est juste pour avoir une idée du genre de personne que je suis, je ne peux donc pas donner une telle réponse qui donnerait une idée trop éloignée de la réalité : un parasite qui boit des bières au bar l’après-midi, qui regarde des séries pendant la nuit dans une chambre en désordre complet avec des mégots partout et qui se lève vers midi avec une odeur de bouc. Dans un contexte plutôt formel, je dis simplement que j’écris des livres sur la spiritualité. Ce n’est qu’une partie de la réalité, mais au moins ça suggère une description un peu plus juste. Sinon, il me plaît de répondre (à la question "Que faites-vous dans la vie ?") volontairement à contre-courant, comme : « Je marche dans la forêt, je m’assied en silence, je concocte de la cuisine saine, j’observe les choses, j’aime éprouver de la gratitude et de la bienveillance, j’aide les autres à y voir plus clair, quand j’ai des réflexions qui ont du sens, je les mets par écrit… ». Quand quelqu’un demande "le métier", il se fiche du métier, il veut une idée de comment est la personne, alors autant répondre plus directement à son attente.
Le critère juste
Le véritable critère d’utilité envers la société est pourtant d’une simplicité déconcertante. Tout est une question d’énergie ; la qualité de celle que vous répandez. Que vous ayez un emploi ou non, que vous gagniez des millions ou pas un sou, si vous générez une majorité d’énergie bénéfique, vous êtes utile au monde. Que vous ayez un emploi ou non, que vous gagniez des millions ou pas un sou, si vous générez une majorité d’énergie nuisible, vous êtes un parasite. Vous l’aurez compris, ce qui importe n’est absolument pas votre fiche de paie, mais la qualité de l’acte, de la parole ou de l’intention que vous avez à chaque instant, 100 % du temps où vous ne dormez pas, et pas seulement 8 heures par jour du lundi au vendredi.
Bien faire et laisser dire
Le monde du travail est un peu devenu une servitude normalisée, alors qu’avant l’ère agricole, nous chassions ou cueillions un peu et étions libres le reste du temps. Attachés à leur situation comme si c’était le seul choix possible, les "esclaves modernes" tendent à être jaloux envers tous ceux qui ne sont pas soumis à un "travail obligatoire", ce qui est par ailleurs tout à fait compréhensible.
Attention à ne pas vous attacher à ce que les autres pensent de vous, car la majorité des gens ont du mal à comprendre ce point ; les croyances inculquées depuis la naissance ont un poids insurmontable pour ceux qui ont trop peur de sortir du troupeau. Ce qui compte est de faire bien et de savoir ce que vous valez vraiment. En résumé : Faites ce que vous savez être bien pour vous et pour les autres, sans vous préoccuper de ce que les autres pensent ou disent.
Qu’est-ce que "faire le bien ?"
Ça, c’est un autre débat ! Mais voici tout de même une piste… Quelques moyens de contribuer bénéfiquement à notre monde :
- Cultiver la bienveillance envers tout le monde, sans attendre le moindre retour. Ne jamais hésiter à prendre l’initiative de la gentillesse. Si personne ne remplit le réservoir d’eau du village, comment les gens peuvent-ils boire ?
- Faire preuve de tolérance. L’acceptation est le bon moyen d’offrir satisfaction à vous-même comme à votre entourage.
- Pratiquer la générosité. Ce qui compte n’est pas le prix de ce que vous donnez, mais la qualité de votre esprit en donnant ce que vous avez (du temps, de l’écoute, des conseils, du savoir…) En cela, un renonçant accompli donne beaucoup plus au monde que ne peut le faire un millionnaire ordinaire.
- Renoncer. Voilà une des meilleures façon de contribuer bénéfiquement au monde, car en renonçant, vous dénouez de nombreux conflits et souffrances.
- Pratiquer la gratitude. Quand elle est bien pratiquée, recevoir vaut autant que donner.
- Faire preuve de retenue. Qui s’établit dans le contentement ne coûte rien au monde. En outre, quand on prend peu pour soi, on ne contribue pas à la pauvreté. La retenue offre un exemple de détachement et d’équilibre intérieur qui influence très positivement la société.
- Éviter tout acte impur est bien plus bénéfique au monde que d’être actif dans des œuvres de bienfaisance tout en engendrant des souffrances latérales par un comportement peu attentif.
- Le meilleur moyen de "faire le bien", c’est simplement en s’abstenant de faire du mal. Et s’abstenir de tout ce qui est nuisible est non seulement très noble, mais c’est ce qu’il y a de plus difficile à accomplir !
Et si tout le monde faisait comme toi ?
Voilà l’argument le plus grotesque qui soit ! Prenons n’importe qui au hasard : l’agriculteur qui cultive des courgettes. Et si tout le monde faisait comme lui ? Plus personne pour cultiver les tomates, les salades, pour transporter les courgettes, les vendre, pour faire les vêtements, les maisons, conduire les bus, surveiller, soigner, enseigner les maths… Ne t’en fais pas, mon pauvre Kassinou ! Il y aura toujours plus de demandes que d’emplois disponibles, car n’oublie pas que si les gens s’accrochent à un emploi, ce n’est pas pour le plaisir de travailler ou de se rendre utile, mais c’est par pur attachement à l’argent et au confort ! Si la majorité travaille, c’est pour se payer les objets de leurs désirs innombrables. Demande à un travailleur salarié d’échanger son mode de vie avec celle d’un ascète qui n’a pas à se soucier de ses besoins vitaux (nourriture, toit, vêtements…) et a tout son temps libre, mais qui renonce totalement au sexe, à l’alcool, à la fête, à la télévision, à manger après midi, à la musique, aux relations sociales et j’en passe ! Demande et tu verras…
La meilleure contribution
Donc non, la meilleure façon de contribuer à la société n’est pas d’avoir un emploi rémunéré, mais de prendre au contraire le minimum pour soi, de soigner sa vertu et de cultiver le détachement avec un état d’esprit d’une pure bienveillance, ce qui permet d’injecter dans notre monde des énergies nobles d’une qualité extraordinaire, tout en donnant un exemple de Paix et de sagesse dont la valeur dépasse infiniment les plus grosses sommes d’argent. Comment mieux contribuer au bien de tous ?




