Les plaisirs sensoriels
Les humains sont si attachés aux plaisirs sensoriels qu’en dehors d’une infime poignée d’entre eux, ils ne veulent pas même entendre parler du passage qui mène derrière les coulisses de ces soi-disant plaisirs.
Si tu te plais dans la prison (samsarique), grand bien te fasse ! Quand j’étais dans la prison (carcérale), j’obtenais parfois des fruits délicieux, de la bonne lecture et pouvais faire du sport avec des détenus très amicaux. Pourtant, j’étais soulagé quand on m’a annoncé ma libération. Et encore, l’image est faible ; la différence est vertigineusement plus vaste entre la prison des sens et la libération des sens, par rapport à celle entre l’incarcération et la liberté judiciaire. D’ailleurs, de nombreuses personnes "libres" souffrent bien plus que des personnes incarcérées.
Le souci, c’est que quoi que je te dise, aussi longtemps que ton mental se complaira dans les plaisirs sensoriels, tu n’auras pas la volonté de chercher la sortie de la prison.
Au cas où tu serais presque prêt à entendre l’enseignement du Bienheureux, sache que le plaisir n’existe pas tel que le mental le conçoit ; ce n’est qu’un mirage, une sorte d’hallucination, une excitation mentale tout au plus, dont la carotte n’est qu’une traînée de brefs instants de dopamine. Le monde des sens est à la fois attrayant et vide, comme un beau ballon de baudruche, c’est juste le décor de cinéma le plus malin qui soit. Si tu avais l’habitude de contempler ton esprit de près, mon cher Kassinou, tu verrais combien ni ton corps ni ton mental ne sera jamais en mesure de te fournir une perception ou une sensation qui en vaille vraiment la peine. Bouddha était on ne peut plus clair à ce sujet :
Le problème avec le plaisir et le confort, c’est qu’on s’y habitue immédiatement, alors qu’il est très difficile ensuite de s’en passer. Par conséquent, quand on perd un plaisir ou un confort (ce qui est inévitable à un moment donné), on souffre. Voilà pourquoi mieux vaut ne pas prendre de mauvaises habitudes.
Même le plus intense des plaisirs n’est qu’une excitation passagère, c’est le cri de satisfaction de qui entre dans un bain frais après une longue journée brûlante. Et l’attachement qui s’accroche au plaisir n’est qu’un tic nerveux. Une grave méprise est de prendre le plaisir pour du bonheur. Le plaisir résulte d’une excitation qui se colle sur son objet désiré. Le bonheur, au contraire, résulte d’un apaisement qui se décolle de tout objet.
La métaphore de la démangeaison
C’est exactement la même chose avec le désir et le plaisir. Celui qui est détaché de tout n’éprouve plus le besoin de se gratter car il n’a plus aucune démangeaison. Autrement dit, il n’éprouve plus le besoin de plaisirs car il n’a plus aucun désir. Libéré de toute démangeaison, il goûte au véritable bonheur. Il n’a plus besoin de "soulagement".
Ce que je recommande, c’est d’abandonner la cause de "la démangeaison" ! À savoir : les vues erronées, la vision incorrecte de la réalité, la croyance illusoire que le plaisir offre un bonheur sain et durable et qu’il vaille tous les efforts qu’on y consacre. Pour y parvenir, il n’y a qu’un moyen : la pratique combinée de la restreinte et de l’introspection.
La restreinte et l’introspection
La restreinte
La restreinte, c’est d’une part s’abstenir de tout ce qui est nuisible pour les autres comme pour soi-même, et d’autre part, renoncer à tout ce qui consomme des ressources (énergie, efforts, temps, ressources naturelles, etc.) et qui n’apporte rien d’utile à son développement spirituel, à sa santé, à son moyen de subsistance ou à des connaissances utiles. En résumé, on s’abstient de toutes les activités futiles ou malsaines.
Il ne s’agit pas de tout lâcher du jour au lendemain, mais d’assimiler progressivement chaque renoncement, exactement comme la barre du saut en hauteur mise plus haute petit à petit. Si on mettait la barre de 1 mètre à 3 mètres d’un seul coup, ce serait dangereux.
L’introspection
L’introspection, c’est la contemplation de son esprit. Il s’agit d’être vigilant (tout d’abord par moments) dans l’instant, de manière soigneuse et détaillée, de sorte à comprendre chaque processus mental, à connaître de manière directe comment apparaissent et disparaissent les sensations et les réactions, à devenir peu à peu capable d’un discernement profond sur la formation des perceptions.
La conséquence sera de constater par sa propre expérience les nombreux pièges psycho-mentaux dont nous sommes quasi constamment les esclaves, dont les racines sont le désir, le rejet et l’aveuglement (respectivement lobha, dosa et moha en pali).
Eh bien justement — j’y viens, ne t’en fais pas ! —, ce sont la restreinte et l’introspection qui nous placent dans ce que Bouddha appelle "la voie du milieu" et la course après les démangeaisons qui nous en éloigne.
La voie vers la voie du milieu
Donc d’après toi, celui qui vit dans le juste milieu, c’est un beauf parfait, qui fait un peu de tout, qui boit un peu, qui pêche un peu, qui trompe un peu… La voie du milieu n’est pas une moyenne statistique de ce que fait la majorité des humains. Dans le cadre du Noble Chemin qui conduit à la Paix ultime, le juste milieu consiste à éviter soigneusement tout extrême, grâce à l’abandon de tout ce qui n’est pas indispensable et à l’aide d’un discernement sagace.
Nombreux sont ceux qui voient les ascètes comme des individus "extrêmes" (je ne parle pas de ceux qui adoptent des pratiques qui sont extrêmes, pour le coup, mais des ascètes raisonnables, comme les moines de la communauté de Bouddha ou ceux qui suivent un mode de vie similaire).
La majorité des gens vivent dans un tel brouillard de désirs et d’incohérences que quiconque mène une existence de détachement et de vertu leur semble excessif. C’est le référentiel de ceux qui vivent sans restreinte et sans discernement qui est déréglé. Un ascète sage n’est pas extrême, bien au contraire ! Voici en clair quels sont les deux extrêmes et la Voie du juste milieu préconisée par Bouddha…
La Voie du juste milieu et les deux extrêmes
L’extrême du confort (tendre vers "+100")
C’est donner trop à son corps et mental. C’est de loin l’extrême le plus suivi. On cherche à jouir de plaisirs, à obtenir des possessions, à user de pouvoir.
L’extrême de cet extrême, par exemple, c’est le milliardaire malfaisant qui, au mépris de la misère qu’il engendre, se voue exclusivement à son plaisir en s’investissant corps et âme dans les plaisirs sensoriels et le divertissement.
Qui tend vers cet extrême ? La très grosse majorité des humains, y compris la plupart des "moines" ! Les grands maîtres de cet extrême sont les esprits capitalistes qui accumulent et rendent inaccessible à ceux qui en ont besoin le bien de tous, en quantité bien plus grande qu’ils ne pourront jamais l’utiliser eux-mêmes durant toute la durée de leur existence.
L’extrême de la privation (tendre vers "-100")
C’est priver trop son corps et mental. Cet extrême est plus suivi qu’on ne le soupçonne. On cherche à se passer de tout, à se sous-alimenter, à se négliger, à lutter contre le sommeil, à ne rien coûter du tout.
L’extrême de cet extrême, par exemple, c’est le religieux exagérémment pieux, qui croit que plus il renonce radicalement à tout et plus il gagnera une récompense céleste dans l’au-delà.
Qui tend vers cet extrême ? Tous les ascètes aux vues erronées qui pratiquent des privations sévères, ceux qui se font crucifier dans l’espoir que cela les rapproche du dieu qu’ils ont été conditionnés à vénérer, mais aussi toutes sortes d’individus non nécessairement croyants, qui s’autopunissent pour toutes sortes de raisons, qui pensent qu’ils ne méritent rien, qui croient que l’humilité consiste à s’infliger le manque ou qui, entre autres, s’oublient dans l’équation de la générosité, croyant que cet état d’esprit consiste à se priver pour tout laisser aux autres.
La Voie du juste milieu (s’approcher de "0")
C’est donner juste ce qu’il faut à son corps et mental. C’est la voie du bon équilibre. Le seul extrême de cette voie, c’est le nombre infime de ses "followers".
Il n’y a par définition pas d’extrême dans le juste milieu. Le bon exemple, c’est bien entendu le moine — le renonçant authentique, pas le guignol qui porte une robe monacale — qui ne prend que ce dont son corps a besoin pour être en santé, se contentant de peu de choses, sans jamais perdre un moment dans les futilités.
L’observation des 10 préceptes (même sans celui qui consiste à renoncer à l’argent) nous place déjà bien dans la voie du milieu. Après cette base essentielle, c’est la vigilance consciente dans l’instant présent qui peut faire encore une grande différence. Pourquoi ? Parce que seules, les pensées peuvent suffire à nous plonger dans les attachements, l’angoisse et l’aveuglement.
L’expérience de la Voie du juste milieu
Je peux parler de la voie du juste milieu bien plus précisément et efficacement que si j’avais lu les écrits de nombreux grands maîtres à ce sujet, car je l’expérimente moi-même depuis une bonne trentaine d’années, et, outre des bénéfices à peine descriptibles, avec une simple observation, je constate que cet équilibre s’affine peu à peu de lui-même, comme l’apprentissage d’une langue qui s’affine seulement à l’aide d’un peu d’écoute…
Lorsqu’on tend, ne serait-ce qu’un peu, vers l’un des deux extrêmes, on finit inévitablement par connaître des périodes de souffrance. Par contre, en s’établissant dans la voie du milieu, la souffrance inérente à l’existence se réduit considérablement. Aux yeux de la majorité, on est perçu comme un pratiquant de l’extrême de la privation, tandis qu’on bénéficie d’un confort mental assez constant, tel qu’en rêveraient les pratiquants de l’extrême du confort total.
En vivant le juste milieu, on rejette tout extrême, on prend seulement ce qui est sain et utile, on abandonne tout ce qui est malsain et inutile. On mange quand le corps en a besoin et non par plaisir, on dort et on se vêt dans le même dessein, on délaisse tout ce qui n’est pas nécessaire, dont les distractions, les relations sociales et les discussions non bénéfiques au développement spirituel.
Quand je suis bien établi dans la Voie du milieu, ce que je remarque de plus caractéristique, c’est qu’on ne tourne plus autour de quoi que ce soit ; ce sont les éléments qui tournent autour de soi !
La Voie du juste milieu est un équilibre souple et raisonnable…
- entre renoncement et nécessité,
- entre effort et relâchement,
- entre discipline et tolérance.
Elle nécessite la compréhension juste, celle qu’apporte la sagesse. Bien sûr, la Voie du juste milieu implique la vertu, c’est-à-dire le respect des préceptes où l’on abstient de toute intention, parole et acte nuisible. Dans un tel mode de vie, tout est fait pour accueillir naturellement la méditation, c’est-à-dire la vigilance pleine et paisible sur ce qui est perçu dans l’instant, et la stabilité du mental (souvent traduit maladroitement par "concentration").
Remarque importante : Certains suivent tantôt l’extrême du confort, tantôt l’extrême de la privation. Même si en moyenne, ils tendent vers le "0", ils ne sont pas du tout près du juste milieu, qui lui implique une approche constante du "0". Ce serait comme de prendre tantôt un bain bouillant, tantôt un bain glacé ; le résultat ne serait pas le même que de baigner constamment dans de l’eau à bonne température.
La voie du milieu, c’est tout ! Ça n’est rien de moins que la plus grande découverte faite par le plus sage des humains avant son Éveil. Bouddha baignait dans l’extrême du confort, avant de pratiquer plus que quiconque l’extrême de la mortification. Une fois qu’il a découvert la voie du milieu, il est parvenu à l’Éveil à l’aube suivante.
Et là, j’aurais apprécié que tu me demandes : « Et comment procède-t-on pour s’approcher du juste milieu ? ».
Bon, faisons comme si tu avais posé cette question, alors en voici la réponse : Pour s’approcher du juste milieu, on élimine tout ce qui nous en empêche. Il ne s’agit pas d’un état spécial, mais de l’état naturel de l’esprit équilibré, sain et "nettoyé".
C’est le poids de nos désirs, rejets et aveuglements qui empêche notre esprit de rester paisiblement dans le juste milieu.
Le "produit de nettoyage" le plus efficace, on en a déjà parlé plus haut dans cet article : c’est la pratique combinée de la restreinte et de l’introspection. Il n’y a aucun doute là-dessus ; tant que vous vous entraînerez à abandonner des activités futiles ou liées aux plaisirs (distraction pure, jeux qui n’exigent pas de réflexion, repas du soir, sexe, musique…) en ne conservant que celles qui sont utiles (repas le matin, sommeil régulier et sans excès, sports simples, lecture fructueuse, discussions constructives…), vous vous rapprocherez de la Voie recommandée par Bouddha ; celle du juste milieu.
D’habitude tu roupilles toujours avant la fin de mes sermons, toi ! Et n’amplifie pas tes perceptions ! De toute façon, je n’ai jamais dit que j’étais sur le "0,000" du juste milieu, ou bien ?
Les principaux avantages de la Voie du milieu
- On obtient tout ce dont on a besoin sans effort.
- On est très protégé, on n’a pas de souci à avoir.
- On bénéficie des meilleures conditions pour la méditation.
- On jouit d’une vie où tout glisse paisiblement
- On est respecté et apprécié.
- On est intouchable, car on est dans le juste.
- On avance à grands pas vers nibbāna, la libération complète de l’esprit.




