Tous les mêmes !
À première vue, en dépit de quelques divergences, tous les courants spirituels, religieux, philosophiques et même sociaux-politiques, se rejoignent dans les grandes lignes. Si, à l’aide d’un discernement juste, nous sommes capables d’une introspection en profondeur de la réalité – c’est-à-dire la percevoir en pleine conscience, nue de toute influence –, alors nous constaterons que cette réalité fonctionne à contresens de toutes les idées de toutes les traditions de tous les continents. C’est pourquoi Bouddha clame que l’enseignement du Dhamma va à contre-courant de tout.
D’abord, rares sont ceux qui mettent sincèrement en pratique ce qu’ils prônent, surtout la bienveillance, et ensuite, celle-ci est une qualité essentielle pour tous, mais contrairement à nombre de pratiques religieuses, le Dhamma est bien loin de se limiter à la bienveillance. Écoute-moi donc, après tu pourras aboyer !
En quoi le Dhamma va-t-il à contre-courant de tout ?
Voici, parmi ceux qui me viennent en tête, sept des principaux exemples de "vérités" prônées par tous et qui sont anéanties en un éclair par ceux qui accomplissent ce précieux Dhamma…
1. Atteindre des états
Partout, on cherche à parvenir à des états extra-ordinaires : jhānas, élévation mystique, sanctification, sortie hors du corps, communication avec les êtres célestes ou les défunts, maîtrise de l’énergie, rêve lucide, visions surnaturelles, etc. Ainsi, nous entendons : « Il a accompli un miracle, c’est un grand Saint ! »
Pourtant, les individus les plus aveugles peuvent accomplir les plus grands "miracles", et ceux les plus accomplis intérieurement peuvent passer totalement inaperçus. La profonde sagesse ne consiste pas à développer des choses spectaculaires, mais seulement à comprendre la réalité telle qu’elle est. Le sage ne cherche plus à atteindre quoi que ce soit, il se contente d’accepter les choses telles qu’elles sont. Ainsi, le Dhamma affirme : « Connais chaque perception sans t’y attacher, alors tu seras libéré de toute la misère du monde. »
2. L’éternité
Partout, on parle de vie éternelle. On clame qu’on n’a pas à craindre la mort, que la bonne nouvelle, c’est que la vie ne s’arrête jamais, que le but est de rejoindre les mondes célestes. Ainsi, nous entendons : « Une fois le travail ici-bas accompli, nous n’avons plus besoin de nous réincarner, nous pouvons vivre dans la béatitude pour l’éternité ! »
Pourtant, la vie est une source continuelle d’insatisfaction, y compris dans les sphères les plus subtiles. Le but est de mettre un terme à ce cycle perpétuel de naissances, morts et misères en tout genre. C’est le désir de vivre qui nous fait tourner en rond. Quand il n’y a plus aucun attachement, vivre de nouvelles existences n’a plus aucun sens. Ainsi, le Dhamma affirme : « L’existence est une misère perpétuelle (dukkha), mais il existe une voie vers le Non-conditionné, qui est la Délivrance de toute cette misère. »
3. La beauté
Partout, nous sommes submergés par les louanges de ce qui est perçu comme "beau" ou "agréable" sur tous les plans sensoriels (esthétique, mélodieux, olfactif…) : les Alpes enneigées, des cerisiers en fleurs, le chant matinal du rossignol, le parfum de la vanille. Ainsi, nous entendons : « Tant de beauté a été créée, il nous incombe de l’honorer ! »
Pourtant, il ne s’agit nullement d’une réalité, seulement d’une manière de percevoir les choses, inconstante de surcroît. Pour qui vient de retrouver la vue, même le plus ordinaire des cailloux est un enchantement. Pour qui vit au sein d’une "magnifique" forêt, sa vision quotidienne lui est banale. C’est la rareté de certaines perceptions qui nous font nous accrocher à elles, et quand bien même elles nous deviennent accessibles, nous ne pouvons en jouir plus de quelques instants. Autant en emporte le vent ! La sagesse requiert l’équanimité, cette qualité intérieure qui nous fait accepter uniformément les visions et sensations qui apparaissent, sans ressentir le besoin d’en fuir certaines, ni de courir après d’autres. Ainsi, le Dhamma affirme : « Le monde n’est ni beau ni laid, il apparaît tel que nous l’interprétons. »
4. La jouissance
Partout, on incite à jouir de tout : du plaisir, du confort, des "belles" choses… Ainsi, nous entendons : « Si la Nature nous a donné tant de joies, c’est pour en profiter ! »
Pourtant, c’est précisément la course après les plaisirs qui génère tant de souffrance – non seulement pour soi, mais parfois pour beaucoup d’autres, également. Ainsi, le Dhamma affirme : « Le bonheur authentique apparaît seulement une fois abandonnés les plaisirs conditionnés. »
5. L’activité
Partout, on exhorte à être toujours plus actif, utile, productif. Aux yeux de la plupart, plus nous avons d’accomplissements, de missions, de rôles, d’adeptes, d’influence, mieux cela est perçu. Ainsi, nous entendons : « Agissez, œuvrez pour le monde ! »
Pourtant, plus notre sagesse croît, plus nous nous désinvestissons des choses du monde. Parce que nous comprenons que le renoncement contribue à l’extinction du désir et de l’avidité, tandis que l’investissement dans les choses du monde contribue à leur développement. La meilleure chose à apporter au monde, c’est le détachement. D’ailleurs, il est bien plus difficile de ne rien faire que de faire ! Ainsi, le Dhamma affirme : « Cesse d’agir et observe le monde. Alors seulement les chaînes de l’ignorance se déferont d’elles-mêmes. »
6. L’accumulation
Partout, on accumule des connaissances, des lectures, des expériences, des capacités, des pèlerinages, des titres… Ainsi, nous entendons : « Obtenez ceci, et vous serez admiré ! Obtenez cela, et la porte du ciel s’ouvrira ! »
Pourtant, l’accomplissement ultime ne peut résulter que d’un lâcher prise total sur tout. C’est l’abandon, le renoncement, qui conduit au grand Éveil ; toute accumulation n’est qu’encombrement qui l’empêche, comme autant de boulets en fonte empêcheraient un oiseau de prendre son envol. Ainsi, le Dhamma affirme : « L’esprit qui comprend la réalité ne s’accroche plus à quoi que ce soit, il se défait, se désinvestit et se déshabitue de tout ce qui le lie au monde. »
7. L’union au divin
Partout, on assène que l’achèvement suprême est de s’unir à l’énergie divine. Ainsi, nous entendons : « La finalité de chaque être est de retourner là d’où il vient : au divin ! »
Pourtant, tant qu’il est pris dans les voiles de l’illusion, un individu ne cesse pas de tourner en rond. Le concept divin n’est qu’une création de l’esprit. D’ailleurs, un esprit détaché cesse de créer. Donc si un dieu crée un monde, c’est qu’il est lui-même pris par les attachements. Ce qu’on appelle "énergie divine" n’est qu’un état, certes le plus subtil et le moins désagréable des états, mais c’est encore un état conditionné. Ainsi, le Dhamma affirme : « La paix durable ne se goûte qu’une fois délivré de tout conditionnement, c’est-à-dire de toute forme d’existence, aussi divine soit-elle. »
Ce qui fait toute la différence
Comme nous pouvons le constater dans les sept exemples de "courant/contre-courtant" ci-dessus, ce qui permet de déchirer le voile de l’illusion, de comprendre la réalité en profondeur, de se délivrer des croyances absurdes qui règnent dans le troupeau mondial, c’est avant tout le détachement.




