Voilà une question que tout le monde se pose ! Sans traîner dans une longue introduction, décortiquons tout de suite les rouages de cette illusion ! Jouir des "belles choses de la vie" sans conséquences nuisibles ? Une vicieuse illusion qui sert de pente glissante vers l’insatisfaction perpétuelle…
Le problème de l’attachement
L’attachement rend sourd et aveugle. C’est la compréhension correcte des choses qui permet le détachement. Quand on comprend qu’une flamme, aussi belle et attirante soit-elle, avec ses couleurs chatoyantes, brûle et endommage dangeureusement sa chair, on n’y met plus la main. On est détaché de l’attraction de la flamme. Grâce au détachement et donc à la compréhension juste de la réalité (pañña), on se détourne des plaisirs sensoriels. On agit ainsi même si aucun sage nous le recommande. Pourquoi cela ? Parce qu’on sait, on comprend que les plaisirs sensoriels "brûlent".
Sans compréhension correcte des choses, un objet sensoriel agréable (un panorama "fantastique", un dessert "exquis", une symphonie "sensationnelle"…) n’est pas perçu pour ce qu’il est en réalité. Qu’est-il en réalité ? Une suite de brefs phénomènes physiques – ou mentaux – qui ne font qu’apparaître puis disparaître, générés par un ensemble de causes, et par conséquent vides de toute substance et de toute capacité à satisfaire, car aussi insaisissables qu’un arc-en-ciel.
Comment un objet sensoriel agréable est-il alors perçu sans la compréhension juste ? Comme une chose désirable, une expérience que l’on souhaite répéter. Ce désir nourrit l’attachement, qui entretient l’aveuglement (on voit les choses comme désirables au lieu de simples phénomènes éphémères qui ne sont que le résultat d’un ensemble de causes).
Outre cet aveuglement, l’attachement génère tout un lot de souffrances inutiles :
- frustration quand l’objet cesse,
- difficultés à produire les causes qui le font apparaître à nouveau,
- crainte de voir l’objet disparaître,
- s’acharner à le multiplier une fois le plaisir diminué (à cause de l’accoutumance),
- vouer son temps et son énergie à certaines expériences agréables au détriment de choses importantes, comme le calme, la quiétude, la santé, la sécurité, l’honnêteté, etc.
Une personne raisonnable devrait comprendre que la recherche de plaisirs – même petits – est un esclavage sans fin.
Tu es comme tout le monde : attaché à tes attachements ! Voilà le problème avec la grande religion qui écrase toutes les autres, celle qui est inculquée partout et pratiquée par près de 8,3 milliards de personnes en 2026 : la sensualité. De ce fait, même un bouddhiste sérieux et dévoué a un petit pied dans le bouddhisme et un grand pied dans la sensualité. C’est pourquoi même des méditants de longue date pensent que :
- Il n’y a pas de mal à profiter de quelques plaisirs sans trop s’y attacher.
Certes, savourer un bon plat avec une sauce aux morilles ou se délecter dans l’eau turquoise et tiède d’une plage des Caraïbes ne va pas nous propulser dans les enfers. Néanmoins, s’adonner à toutes sortes de petits plaisirs peut nous faire traîner beaucoup plus longtemps dans les innombrables petits problèmes usants et inhérents à l’existence (et je ne parle pas du cycle des existences, donc une répétition sans fin des morts, des vieillesses et des misères en tout genre). C’est à chacun de savoir ce qu’il veut. En clair :
- Soit on se libère dès que possible en saisissant chaque opportunité pour cultiver le détachement, soulageant pour de bon son esprit de tout dukkha.
- Soit on ramasse quelques vieux mégots sur le quai pour apprécier la sensation procurée en les fumant et on rate le train de la liberté.
— Attends, les gardiens ont jeté des papiers de bonbons, c’est agréable de les lécher, c’est sucré et il y a l’odeur encore…
— Mais la nuit, les rats vont encore te mordre et te transmettre des maladies ! En dehors de la prison, tu n’auras plus aucune souffrance, tu seras totalement libre !
— Il y a des papiers de bonbons, dans ce couloir ?
— Non, mais tu te sentiras déjà beaucoup mieux, une fois dans le couloir.
— S’il n’y a pas de papiers de bonbons, alors ça ne m’intéresse pas !
Le paradoxe du plaisir sans attachement
Quand on dit, comme Kassinou et tant d’autres : « On peut profiter des belles choses de la vie sans trop s’y attacher. », le problème se situe dans l’impossibilité même de cette affirmation. En effet, dès lors qu’on profite d’une "belle chose", il y a nécessairement attachement. Et s’il n’y a pas d’attachement, alors on se fiche des choses et l’idée de vouloir "en profiter" ne vient même pas à l’esprit ! Après, s’il s’agit d’y être attaché à moitié pour n’en profiter qu’à moitié, quel intérêt ? Même petit, un attachement reste un attachement et le pur bonheur né du lâcher prise complet n’apparaît pas tant qu’il subsiste un attachement, aussi infime soit-il.
Quand Bouddha affirme que Rien ne vaut la peine qu’on s’y attache, il ne convient pas de le réfuter parce qu’on est si aveugle qu’on ne songe qu’à continuer de "lécher des emballages de bonbons". Il s’agit plutôt de cultiver la méditation et l’introspection nécessaires au développement de la compréhension de ce que le Bienheureux entendait par "Rien ne vaut la peine qu’on s’y attache". Ce sont précisément ces petits plaisirs qui vous retiennent dans la prison de l’esprit. Le piège est là ! Ces "petits plaisirs" nous aveuglent, nous laissant croire — à tort — que l’on peut "profiter des bonnes choses de la vie sans trop s’y attacher". C’est en renonçant qu’on distingue les pièges.
Dans ma jeunesse, quand je ne songeais qu’à me goinfrer de plaisirs – et pas que des petits ! –, je ne voyais rien de rien. Aujourd’hui, le contraste est saisissant ; grâce au renoncement et à une vigilance quasi permanente, je vois chaque détail à la loupe. Mon emploi du temps est vacant, ma vie est paisible, sans souci, ni manque, ni complication.
Malgré cela, je ressens nettement à quel point la condition humaine est un poids constant. Il faut toujours entretenir le corps, gérer son énergie, sa fatigue, ses allergies, ses maladies, le laver, le protéger du froid, du soleil…
Pour ce qui est du mental, le mien est plutôt serein, mais quand j’observe celui des autres, je suis frappé de constater à quel point il est embourbé dans une jungle impénétrable de frustrations, d’attachements insatiables, de mal-être, d’angoisses, de craintes, de convictions délirantes, d’embarras, d’hésitations, de mécontentements, d’addictions et troubles mentaux plus ou moins graves. Ce sont de tels esprits qui, dans un moment d’égarement, pris dans une sensation agréable, déclarent : « Que la vie est merveilleuse ! »
Lorsqu’on est plongé dans les plaisirs – même à moitié –, on ne perçoit presque rien de tout le dukkha omniprésent dans nos vies. On est pris dans l’illusion (d’apparence si réelle) que la vie est une si belle chose qui vaut la peine qu’on en profite au maximum.
L’autre problème avec le plaisir, c’est le cercle vicieux de la normalisation. Au premier contact avec une chose plaisante, on ressent du plaisir. Avec un contact maintenu ou répété, le plaisir baisse rapidement, puis disparaît ; le contact est devenu "normal", on ne remarque même plus la chose en question. Cependant, si elle disparaît, la frustration éprouvée peut être longue et intense.
Retirez à quelqu’un son smartphone, sa voiture ou son eau chaude et constatez sa réaction… Nous sommes tous comme un bébé qui hurle de colère parce qu’on vient de lui retirer un jouet dont il ne connaissait pas même l’existence cinq minutes auparavant, alors qu’il était bien paisible, et pourtant sans ce jouet.
Le cerveau : de l’intelligence aveugle
Une chose à laquelle il convient de ne pas faire confiance, c’est le cerveau. Quand l’esprit est aveugle – ce qui est le cas tant que la compréhension juste n’est pas bien développée –, il s’en remet au cerveau, qui nous présente un aspect avantageux de ce qui ne l’est pas, ou l’inverse. Ainsi, nos perceptions sont biaisées. Nous voyons la vie comme une "belle chose", à travers les souvenirs du passé (où seuls les éléments agréables ont été conservés, voire amplifiés), un moment présent où tout se passe bien (et où les soucis sont oubliés), ou un rêve futur (qui ne tient pas compte des complications inévitables de la réalité). Pour la même raison, nous percevons comme ennuyeux et indésirable un moment paisible et vacant, où rien de stimulant ne se produit.
Vous n’entendrez jamais, de la bouche d’un être détaché : « La vie est belle ! » Un tel individu ne fait pas confiance à son cerveau. Bien qu’il ne soit pas malheureux, il voit combien tout est conflit et insatisfaction. Il n’est ni pessimiste, ni optimiste, il est réaliste ; il voit les choses telles qu’elles sont.
Ne pas confondre plaisir et bonheur
Ne plus faire cet amalgame permet une compréhension bien plus précise de dukkha, du détachement et du bonheur authentique.
Le "plaisir", c’est de la dopamine ; une excitation, une sorte de patch qu’on ajoute à l’esprit et qui se paie inévitablement, comme un ressort, qui revient toujours aussi fort dans l’autre sens que celui vers lequel on le tire.
Le "bonheur" dont nous parlons ici est un soulagement. Ce n’est pas un simple « Ouf, j’ai retrouvé ma clé ! », mais une paix profonde qui peut inclure jusqu’aux plus hautes béatitudes célestes. Ce soulagement, qui est un bonheur pur est le résultat de la procédure inverse générant le plaisir. Au lieu d’ajouter des patchs excitants sur l’esprit, on retire tous les patchs qui le recouvrent. Dans un moment où il n’y a plus d’excitation, plus de désir, plus d’accrochage, le bonheur peut rayonner. Il est gratuit et inépuisable. S’il nous paraît difficile à obtenir, c’est seulement parce que nous le recouvrons tout le temps de nuages noirs de plaisirs vains et donc de frustrations. Le soleil ne viendra jamais sous les nuages. Pourtant, il rayonne sans répit. Nous sommes tellement accoutumés à la souffrance qui recouvre notre existence que son absence nous semble comme un plaisir divin, alors que cette absence n’est qu’un soulagement, l’état naturel d’un esprit sain et détaché.
Comment goûter au bonheur de la béatitude sans que les nuages ne recouvrent votre ciel ? Il faut pour cela le prendre comme il vient, l’observer tel qu’il est, sans identification, sans saisie, sans s’y attacher. L’attachement au bonheur, c’est essayer de l’enfermer dans un patch.
L’origine du plaisir
Ce n’est pas la richesse qui donne le plaisir. Un milliardaire peut s’ennuyer dans un palace, et il m’est arrivé d’éprouver une extase en trouvant un trognon de pomme dans une poubelle, dans une période où j’étais sous-alimenté. Alors qu’est-ce qui génère le plaisir ? C’est la souffrance ! Celui qui possède tout ce qu’il veut n’a pas de plaisir à obtenir un objet. Celui qui a travaillé dur pour s’offrir une voiture est heureux de l’acquérir. Le chien remue la queue d’excitation en voyant son maître rentrer, car il s’est ennuyé toute la journée. Quand il est avec son maître pendant des heures, il ne remue pas la queue. Sans souffrance, il n’y a pas de plaisir ! Ce n’est plus nécessaire, car si le plaisir permet de se sentir loin de la souffrance, il entache le bonheur pur. Le plaisir EST une souffrance.
Courir après les plaisirs est donc le meilleur moyen d’entretenir la souffrance. Non seulement parce que le plaisir est lui-même un poids qui empêche l’allègement vers le bonheur authentique, mais parce qu’il justifie, entretient et normalise la souffrance tout au long de l’existence. Chaque plaisir se paie cher, mais l’aveuglement nous fait croire qu’il est seul et "gratuit" et on se dit alors : « Pourquoi ne pas en profiter ? » Avec une certaine sagesse, on voit néanmoins en chaque plaisir "tout ce qui est inclus dans le prix" ; tous les inconvénients, tous les problèmes qui lui sont inhérents. Voilà pourquoi le sage renonce aux plaisirs : pour ne plus souffrir !
Personnellement, je me contente de ce que j’appelle les "plaisirs inévitables", c’est-à-dire ceux qui ne nécessitent aucune recherche ni attente et qui se présentent d’eux-mêmes, en se mettant sur notre chemin sans que nous ayons à faire un pas de côté pour les expérimenter : une "bonne" douche après une longue marche sous le soleil, le goût inattendu d’un plat cuisiné avec des restes, constater que le pont détruit lors de la tempête a été réparé, voir que les oiseaux osent enfin picorer les graines que je leur donne, recevoir le message d’une personne qui se réjouit de l’opportunité de venir séjourner dans mon petit monastère…
À l’instar de tous ceux qui se contentent des "plaisirs inévitables", je suis bien moins malheureux qu’avant. Parce que oui, ne l’oublions pas, le But n’est pas d’être plus heureux, mais de ne plus être malheureux ! Bien sûr, les "plaisirs inévitables" restent encore des plaisirs, donc du dukkha déguisé. Car ne l’oublions pas : Aucun plaisir n’est gratuit ! Pour échapper aux petits malheurs "inévitables" (toutes les petites aspérités qui tapissent le quotidien), il me faudrait une vigilance si pleine et si constante que je ne m’attache même plus à ces petites sensations. Celles que je vois comme des "petits plaisirs". Parce que grâce à pañña – la compréhension profonde de la réalité –, on peut éviter l’inévitable !
Le Dhamma ne conduit pas à la délectation du bonheur, mais à la cessation de dukkha.
Inspecter plutôt que s’attacher
Quand on est bien établi dans la voie du juste milieu, on comprend combien il est ridicule et ignorant de vouloir "profiter de petits plaisirs". Il faut savoir que dans ce "couloir" du juste milieu, dukkha est considérablement réduit. On se moque des "emballages de bonbons" ; on est protégé des "rats", de la plupart des mauvais traitements de la "prison". La voie du juste milieu est le meilleur terreau de la compréhension juste, et par conséquent du discernement correct et de la confiance pour ce qui est sain, favorable et libérateur.
L’idée est de ne pas chercher à expérimenter des sensations – tactiles, visuelles, auditives, gustatives, olfactives et mentales –, mais quand l’une d’elles se présente – ce qui parfois est inévitable –, on tente de l’observer soigneusement. On l’inspecte avec l’état d’esprit d’un scientifique qui étudie un phénomène afin de le connaître en profondeur.