Dans les religions théistes, les définitions de Dieu abondent, inondent et redondent. Ce qui nous intéresse ici, c’est le point de vue bouddhiste. Et comme vous allez le constater – et comme vous devez bien vous en douter –, l’explication de Bouddha diffère radicalement de celle des religieux…
On peut distinguer deux manières de parler de Dieu. Il y a d’une part la "substance divine" et d’autre part le grand esprit supposé avoir créé l’univers et le contrôler de sa "toute puissance".
L’union avec Dieu
Pour la première notion, ce qui est souvent décrit comme "l’union avec Dieu" ou "la béatitude divine" ou encore "atteindre Dieu" n’est, selon le bouddhisme, rien d’autre qu’un état d’esprit conditionné. Quel genre d’état ? Un état qui va d’une euphorie paisible passagère à, au mieux, une absorption du mental unifié (jhāna, un état passager également) dont l’objet de méditation serait mettā (la bienveillance) ou saddhā (la foi, la dévotion) dirigée vers Dieu ou la qualité divine, ou quelque prière religieuse intensément dirigée. De façon évidente, un tel état mental ne contribue qu’à exacerber sa croyance en une "substance divine", qui serait consciente et omniprésente, ou pire : protectrice de ceux qui se dédient à elle.
"Dieu" pourrait aussi être un terme signifiant simplement mettā, puisqu’on entend souvent « Dieu n’est qu’Amour », mais les théistes – les "croyants", donc ceux qui "croient" et non ceux qui "voient" directement – attribuent en sus une conscience à ce mettā. Cette vue erronée est sans doute accentuée par la croyance si profonde – partagée par la quasi-totalité des bouddhistes – en un "moi" qui expérimente les choses, que les états de conscience inhabituels de béatitude sont pris pour une intervention extérieure, divine. Cette dernière croyance est partagée par un certain nombre de bouddhistes, qui n’ont pas eu la chance de rencontrer des moines capables de leur exposer correctement les enseignements de Bouddha. Ceux-là considèrent et prient Bouddha comme s’il s’agissait d’un dieu omniprésent.
Les sages chrétiens du Moyen-Âge — en particulier Maître Eckhart — nous disent :
- On ne peut s’emplir de Dieu
qu’à la mesure où l’on se vide de soi.
De manière évidente, nous pouvons voir dans cette élégante tournure une belle instruction à la méditation profonde. Cette invitation signifie en d’autres termes : quand on fait preuve de lâcher prise à tout ce qui contribue à entretenir son "moi", la conscience accède à ce qui était recouvert par ces voiles, à savoir la très paisible béatitude de l’esprit qui s’absorbe en lui-même. On ne peut goûter au premier jhāna qu’une fois l’esprit a abandonné les "freins" suivants :
- le désir sensoriel
- toute trace de malveillance
- la paresse et torpeur
- l’agitation et inquiétude
- le doute
Et qu’appelle-t-on un "Saint" ? Un individu qui s’est détaché de tout, ayant pleinement accompli "l’Inconditionné", est un arahanta, c’est-à-dire un être qui a "achevé ce qu’il y avait à achever", il est libéré définitivement du cycle perpétuel des renaissances.
Dans les traditions théistes, un Saint est, au mieux (dans la meilleure des versions, donc), un individu qui, en plus d’adopter un comportement vertueux, a une conscience aiguë de la futilité du monde matériel et du danger des attachements excessifs. Ce qui lui manque : la vue juste. Pourquoi ? Car il croit qu’un esprit créateur de tout et omniprésent décide du sort des êtres. Il n’a pas réalisé qu’au lieu d’"âme", il n’existe qu’une suite d’agrégats physiques et mentaux n’apparaissant qu’en conséquence de causes, et qu’en dehors de cela, tout n’est que vacuité.
En outre, la sanctification peut être renforcée ou certifiée par des aptitudes exceptionnelles qui cependant n’ont pas le moindre critère de sagesse ni d’accomplissement spirituel. Entre autres : prophéties, signes particuliers, pouvoirs psychiques, capacités de guérison, visions extraordinaires, communication avec Dieu. Ce dernier point nous amène à la principale partie de cet article…
Le Dieu créateur
Dans le sutta n°24 du Digha Nikaya, Bouddha explique en détail l’origine non pas de l’univers, mais des religions théistes, quelles qu’elles soient. En voici l’essentiel, décrypté en clair…
L’univers (physique) se reforme encore et encore, et tout le processus décrit ci-dessous se reproduit à chaque univers. Quand l’univers se reforme, la plupart des êtres renaissent et demeurent dans les mondes brāhma (sphères célestes) les plus hauts — pour une très longue durée. Ceux des mondes infernaux continuent de purger leur peine.
À l’épuisement d’une partie de ses mérites (ceux qui le maintenaient dans les plus hautes sphères), un être quitte cette sphère et apparaît dans une sphère moins élevée (un autre "monde brāhma", mais où la béatitude est encore intense et où la communication devient possible. Oubliant sa naissance, ce brāhma croit exister depuis toujours. Incapable de voir les sphères supérieures, il se pense être la seule conscience de l’univers. Quand il se met à souhaiter l’apparition d’autres êtres, certains qui, tout comme lui avant, épuisant une part de leurs mérites, apparaissent dans sa sphère.
Le premier brāhma en est alors convaincu :
- Je suis le Grand Dieu, le Créateur, le Père de tous les êtres. Par ma pensée, j’ai créé ces autres êtres.
Les autres brāhma arrivés après croient en retour que celui qui était là avant eux est le créateur de l’univers. Ce dernier souhaite l’apparition d’êtres dans des mondes inférieurs et, dû à l’épuisement des mérites, des êtres apparaissent dans les mondes des deva, puis dans celui des humains…
Parmi les humains, quand certains deviennent des ascètes qui pratiquent la méditation intense, jusqu’à accéder aux souvenirs de leurs vies passées, ils se souviennent de leur vie dans cette sphère avec le brāhma considéré comme le grand créateur de tout. Ils ne se souviennent pas au-delà, alors ils déclarent :
- Ce Dieu qui nous a créés est éternel, immuable. Nous, créés par lui, sommes impermanents, périssables, destinés à disparaître.
Dans certains cas, un être humain, par sa méditation, se souvient simplement d’un état "divin" — celui expérimenté dans les mondes de brāhma. Ne voyant rien au-delà, il croit que cet état est l’origine de tout, et fonde une doctrine.
Dans d’autres cas, un être humain, par sa méditation, parvient à entrer en communication avec un autre brāhma ayant les mêmes convictions, qui lui dit être le Dieu créateur de l’univers, qu’il convient de le vénérer, de fonder un culte pour lui rendre hommage…
C’est ainsi que naît, dans certaines traditions, la croyance en un Dieu créateur.
Tu en tires les conclusions que tu veux, je ne porte aucun jugement, je ne fais que relayer et vulgariser de mon mieux les paroles de la seule personne capable de fournir une explication claire et cohérente à toutes les questions, des plus simples aux plus profondes.
Chacun est libre de croire ce qu’il lui plaît de croire, mais il peut au moins se demander : Si Dieu est si parfait et qu’il a tout créé, pourquoi avoir créé le diable, des créatures si imparfaites et tant de souffrances ? D’ailleurs, pourquoi avoir créé l’existence ? Dans quel but ? Il est intéressant de souligner ici que le désir de création n’est qu’un vulgaire attachement. À quoi pourrait servir une création en dehors des plaisirs sensoriels (ravissement visuel, auditif ou mental, délectation tactile, gustative ou olfactive) ? Que l’on crée un bracelet de fleurs, une cathédrale ou un univers entier, on le fait uniquement par attachement. Un esprit détaché ne crée pas. Par conséquent, un être sage, qui qu’il soit et quelle que soit sa tradition d’origine, cesse de créer quoi que ce soit. Au contraire, il ne fait que déconstruire peu à peu tous les conditionnements, c’est-à-dire toutes les causes de la souffrance.
Pour la petite histoire, Bouddha a rendu visite à ce brahma, qui le reçut avec arrogance, convaincu d’être le créateur de tout. Capable de voir beaucoup plus loin, le Découvreur du Dhamma parvient à lui faire entendre raison, montrant à ce brahma, entre autres, qu’il avait été, il y a bien longtemps, un ascète aux grands pouvoirs psychiques, ayant développé des mérites qui l’ont fait apparaître dans le monde brahma pour une très longue durée.
Cependant, il y a d’autres brahma de longue date qui se prennent ou se font passer pour "Le Seigneur Tout-Puissant".
L’illusion de la conscience universelle
On entend souvent également ceci : « Dieu a fait l’homme à son image. », mais ne trouvez-vous pas l’affirmation suivante beaucoup plus parlante ? « L’homme a fait Dieu à son image. »
À moi ? Pas le moindre ! Mais toi, ça ne fait que t’éloigner de la compréhension correcte des choses, donc t’entretenir dans le cycle sans fin des insatisfactions. Pourquoi cela ? En attribuant à l’univers non seulement une conscience mais un Soi non conditionné agissant sur tout, tu n’es pas près de réaliser que même ton Moi n’existe pas et que dans l’univers, tout n’est que le résultat d’un conditionnement. Le Non-conditionné – nibbāna – est totalement libre de matière et de conscience, ainsi que de quoi que ce soit qui pourrait être attribué à une "substance divine". Comment d’ailleurs une conscience, quelle qu’elle soit, pourrait-elle exister en nibbāna, la Paix complète et définitive, puisqu’elle est ce qui véhicule dukkha (l’insatisfaction) ?
Ton "moi" n’est qu’une illusion, mon cher Kassinou. Le "moi" est une illusion si puissante que tu crois en elle encore bien plus fort que tu ne crois en Dieu ! On peut dire qu’il y a des êtres humains, des chiens, des arbres, des cailloux, des nuages… Mais tous autant qu’ils sont, ceux-là n’ont pas de "soi", pas de substance propre existante par soi-même.
Les êtres vivants dotés de conscience ne sont que des processus biologiques mûs par une série de consciences très brèves qui apparaissent et disparaissent les unes à la suite des autres, donnant l’impression d’une continuité, d’un ensemble indissociable. Seule une méditation profonde et pénétrante permet de le discerner – à condition qu’une vue correcte et bien dirigée soit de mise. C’est exactement comme un film : on voit des acteurs courir, se battre, s’embrasser… alors qu’il ne s’agit de rien d’autre qu’une suite d’images figées et d’ondes sonores pas plus vivantes que la bobine de plastique qui les porte.